Mayotte : Aux Chatouilleuses, la France reconnaissante Mayotte : Aux Chatouilleuses, la France reconnaissante
| Michel Rouger samedi 31 octobre 2009, 03:59
À l'approche de la Journée des Femmes et des élections cantonales, la France se grandirait à honorer Zaïna Meresse et ses amies. Elles se sont battues pour que Mayotte reste française et devienne un vrai département. Leur arme : la chatouille.
Aujourd'hui, grâce à ces femmes, la France fait 374 km2 de plus; compte parmi les siens un peuple à la culture métissée africaine, arabe, indienne ; possède une barrière de corail et un lagon parmi les plus remarquables au monde ; distille la fleur de l'ylang-ylang qui a attiré Jean-Paul Guerlain et bien d'autres parfumeurs...
D'autres diront, certes, que Mayotte n'est pas un cadeau, qu'elle reste une colonie, qu'elle attire surtout des milliers de clandestins. Zaïna Meresse, 68 ans, semble savourer simplement son combat, le regard souverain, campée dans son fauteuil au milieu de sa maison de Mamoudzou, le chef-lieu de Mayotte, entre l'hôpital aux 4 500 bébés par an et le bidonville qui plonge vers la mer. «Les femmes mahoraises, sourit-elle, ont toujours eu de l'autorité sur leur mari. À ce moment-là on a dit à nos hommes 'Si vous ne suivez pas, on vous met à la porte'»!
Retour en 1966. Une autre femme de fort caractère, Zéna Mdéré, 46 ans, enseignante coranique, rentre de Madagascar et ne reconnaît plus Mayotte. La large autonomie accordée depuis cinq ans par la France aux quatre îles comoriennes pénalise les Mahorais les premiers à être devenus français, en 1841. Mayotte a notamment perdu la capitale transférée à Moroni, à Grande Comore. Zéna Mdéré s'engage avec le leader pro-français Georges Nahouda. Zaïna Meresse se joint aussitôt à eux: «On a dit non. On s'est dit: 'On va être esclave des Anjouanais et des Grands Comoriens, vaut mieux être esclaves des Français!' On a décidé de se mettre debout. »
Dès le 2 août 1966, Zéna Mdéré et Zaïna Meresse défilent en tête d'une manifestation de femmes. La plupart sont illettrées. « Je n'avais pas été à l'école, nos mamans ne voulaient pas qu'on devienne des mzoungous» (des blancs). Les notables répondent aux manifestantes par le mépris, ce qui nourrit un peu plus leur révolte. C'est alors qu'elles lancent une curieuse action de commando. «On s'est dit: on va les chatouiller; frapper quelqu'un, ça fait mal et on peut aller en prison ». La première victime du « Commando des Chatouilleuses », les Sorodas, est le ministre Mohamed Dahalane. « On était une cinquantaine de bonnes femmes, on s'est mis à le chatouiller pour le faire partir. »
Le ministre titillé, taquiné, gratouillé jusqu'à perdre sa veste, reprend l'avion, humilié. De retour à Grande Comore, il raconte sa mésaventure. L'entourage s'en amuse. « Un autre dit: 'Moi, je vais y aller'. Et, on le chatouillait aussi! » Et ainsi de suite. Dès qu'un avion approche de l'aéroport, à Petite Terre, avec à son bord un « serrez-la-main », un responsable indépendantiste, l'action s'organise: « On avait notre signal. 'Yououou, Yououou...' et tout le monde arrivait. » Amusante en apparence, l'action n'en provoque pas moins des tensions, jusqu'au drame du 13 octobre 1969 quand l'une des Chatouilleuses, Zakia Madi, meurt lors d'un affrontement entre partisans et adversaires de l'indépendance.
Le combat de Zaïna Meresse et de ses amies aura beucoup compté, lors des référendums de décembre 1974 et février 1976, quand les Mahorais ont décidé de rester Français. Le 20 mai 2001, le président de la République Jacques Chirac célébrait d'ailleurs, sur place, « les femmes de Mayotte, figures emblématiques de l'ancrage de Mayotte au sein de la République française », «le combat émouvant de Zéna Mdéré et Boueni Mtiti », « les célèbres actions de commando de Zaïna Meresse et Coco Djoumoi »...
Depuis, Zaïna Meresse a siégé cinq ans au conseil général. Ces jours-ci, matin et soir, elle participe à la campagne électorale, poursuivant son combat pour que Mayotte devienne un vrai département. Mais elle a laissé, comme ses amies, les responsabilités politiques aux hommes. Malgré ses pouvoirs particuliers (la lignée, le domicile), la Mahoraise a encore bien des combats à mener! Là-dessus, cependant, Zaïna Meresse relativise: « Nous, les femmes mahoraises, notre pouvoir commence à la maison mais on dirige le mari jusqu'au dehors. Les hommes, en politique, on peut les baratiner et tout de suite ils tournent leur veste: nos maris, jamais ils n'ont tourné leur veste. »
Michel ROUGER. |
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