Mzé Younoussa Bamana, Portrait d'un Sorodat à l'esprit mahorais YOUNOUSSA BAMANA, PORTRAIT D'UN GRAND SORODAT | Par Ismael Mohamed Ali / RFO Mayotte
L'ancien président du Conseil général de Mayotte est décédé, vendredi 22 juin 2007 au matin, à Mamoudzou. Younoussa Bamana, ancien membre de l'Union pour la Défense des Intérêts de Mayotte (UDIM), âgé de 72 ans, était l'une des figures majeures de la lutte pour le maintien de Mayotte dans la République française. Premier député de l'île, de 1978 à 1981, puis premier préfet, Younoussa Bamana laisse un grand vide dans l'échiquier politique mahorais.
Le Mzé s'en est allé des suites d'une longue maladie au Centre hospitalier de Mamoudzou a-t-on appris vendredi matin. Un matin de Djoumoi, jour de la grande prière du vendredi, moment-clé dans la vie sociale des habitants de cette collectivité départementale française située entre l'Union des Comores et Madagascar. Cet hasard a été vécu par l'ensemble des Mahorais, majoritairement musulmans, comme une preuve supplémentaire de la grandeur de cet homme dont les admirateurs sont forts nombreux dans cette île. Son rôle actif dans le combat pour Mayotte française y est pour beaucoup. La décès de Younoussa Bamana est un évènement retentissant dans la vie politique mahoraise où il apparaissait comme une sorte de repère. La fragile silhouette de l'homme au kofia [calotte], au verbe haut, qui fut durant vingt-sept ans président du Conseil général, va hanter la scène politique mahoraise par son absence.
Qui n'a pas souvenir du pédagogue sur le perchoir de la présidence du Conseil général distillant quelques cours magistraux improvisés aux conseillers généraux et autres cadres mahorais présents dans l'hémicycle, afin de les préparer à une autonomie de gestion future ? Quand Younoussa Bamana regardait une personne, elle se sentait interpellée. Il la fixait droit dans les yeux. Son regard perçant et toujours teinté d'humour semblait pouvoir pénétrer et sonder les pensées de ses vis-à-vis. Il n'était pas homme à se défiler et peu de gens lui résistaient. On rapporte que cet ancien instituteur, alors en poste à Sada dans les années 60, aurait demandé à un inspecteur de l'éducation nationale de prendre la porte pour n'avoir pas frappé ! Le personnage était entier, son franc-parler légendaire. Dans un portrait réalisé par la rédaction télévisée de RFO-Mayotte, en 1997, ce dernier n'hésitait d'ailleurs pas à déclarer qu' « ici à Mayotte, les gens disent que Monsieur Bamana est l'homme qui dit vrai. Je dis toujours vrai ! »
Younoussa Bamana n'ignorait pas sa position sociale et l'aura qu'il avait auprès de la population mahoraise. C'est pourquoi, dans ce documentaire, il se permettait exceptionnellement de parler de lui à la troisième personne du singulier. Cette aura, il se l'est attiré au fil des décennies par son implication dans le combat de Mayotte française.
ARDENT DEFENSEUR DE MAYOTTE FRANCAISE Alors qu'il était sur le point de se retirer de la vie politique mahoraise, il insistait sur le fait d'être « Mahorais avant d'être français » et ne niait aucunement les liens de sang et de cousinage entre Mayotte et les trois autres îles des Comores que sont Anjouan, Mohéli et Grande-Comore. A ce propos, il précisait qu'« on ne peut pas vivre seul. On ne peut pas vivre dans l'océan Indien, éloigné de Madagascar, éloigné des Comores ou de l'Afrique. »
Le Mzé, c'est une manière assez répandue dans la sphère culturelle swahili de donner du respect aux hommes sages, dépositaires d'un savoir et d'une expérience de premier plan ou gagné par l'âge, était avant tout un défenseur de l'indépendance de Mayotte vis-à-vis de son giron géographique et historique. « Nous sommes quatre frères mais doit-on habiter dans la même maison ? Les quatre frères avec leurs femmes, leurs enfants doivent-ils rester dans la même maison ? Non ! Moi, je choisis d'être chez moi et ensuite je compose. Je peux inviter mes frères et sœurs un jour si le père est là pour un conseil de famille. Voilà comment je conçois les choses. Mais que les Comores réclament systématiquement Mayotte comorienne... Là, on ne se comprend plus. Nous avons choisis une grande nation, la France. Nous voulons être département français pour être libre », poursuivait-il.
Quant à une départementalisation totale de Mayotte, Younoussa Bamana se montrait alors plus nuancé dans sa conception de l'évolution du statut. « Je ne demande pas une départementalisation, une intégration totale. Ce n'est pas possible. Il rappelait que la constitution permet à ce petit pays des adaptations. La preuve disait-il c'est qu'on a des ordonnances permettant de changer quelques textes législatifs, car ce qu'il faut savoir c'est que nous étions il y a vingt ans [à dater de l'époque de l'entretien] régis par des textes malgaches. Parce que c'était le territoire de Madagascar et dépendances, ensuite nous étions avec les Comores. Moi-même j'ai fait partie de l'Assemblée territoriale. J'ai voté à l'époque des textes. Ces textes-là étaient encore applicables, il fallait un toilettage (...) Mais une intégration, n'est-ce pas totale, n'est pas possible. Je crois que ce n'est pas souhaitable », finissait-il.
L'homme qui a connu la prison aux Comores au début des années soixante-dix pour ses opinions anti-indépendance a gardé du ressentiment pour ce pays. Des Comoriens et particulièrement de ceux qui viennent illégalement sur son île, le Mzé ne se montrait pas toujours tendre à leur égard. Dans les colonnes du mensuel Kashkazi, Bamana disait à propos des Comoriens originaires de l'île d'Anjouan, nombreux sur l'île au lagon que : « L'histoire...A Mayotte, il y a eu deux sortes de colons, ceux de la Réunion, les blancs comme Avice, Henry... et ceux d'Anjouan : Ahmed Abdallah, qui possédait Mirereni, Mohamed Ahmed, qui possédait Longoni, Ahmed Abdou, qui possédait Kaweni... La liste est longue... Mayotte a été colonisée par deux peuples. » Il poursuivait en disant que l'immigration actuelle des Anjouanais vers Mayotte s'expliquait par la « fécondité galopante ». Il rappelait avoir dit aussi, en 2003, que : « Dans trois ans, Mayotte coulerait dans le lagon sous le poids des immigrés... J'avais dit aussi : Qu'on le veuille ou non l'Anjouanais viendra. Combien il y a eu de morts en mer ? 10.000 ? »
Toutefois, pragmatique, le Mahorais, le plus populaire, avertissait que : « Tant que le gouvernement français et les autorités comoriennes ne développeront pas la coopération, ça ne marchera pas. On peut en renvoyer tous les jours, ils reviendront. Allez pisser sur le mont Choungui, ça tombe quand même dans le lagon ».
UNE FIGURE POLITIQUE POPULAIRE Populaire, il l'était comme ce mouvement auquel il a appartenu qui s'appelait le Mouvement Populaire Mahorais et dont les thèses départementalistes vieilles d'un peu moins d'un demi-siècle continuent d'alimenter les discours des candidats à la présidentielle et la députation comme ce fut le cas lors des derniers scrutins de 2007. De la cause de Mayotte française, il disait « sans moi Henry et Giraud n'auraient rien pu faire ». Encore une fois le franc-parler du natif de Kani-Be faisait mouche. Son engagement au sein du MPM, il le racontait également dans ce reportage télévisé qui lui avait été consacré, il y a dix ans, sur RFO-Mayotte. Il rectifiait la chose suivante en expliquant : « En 1958 on ne disait pas MPM, mais « Sorada » pour ceux qui militaient pour Mayotte française et « Serrez-la-main » pour ceux qui étaient pro-comoriens. On est parti de cette façon-là. Jusqu'aux jours où les indépendantistes s'appuyant sur le gouvernement comorien commençant à brimer les Mahorais...
Les autres « Soroda » se sont formés en bloc monolithique. Ce n'est pas un parti politique au départ. C'est un mouvement de foule de personnes qui se sont mises ensemble et je me souviens du jour où les femmes de Pamandzi [sur Petite-Terre] venaient voir Said-Mohamed Cheick [alors président du Conseil de gouvernement]. Elles ont été bousculées par les soldats comoriens et tout d'un coup s'est formé ce groupe-là. »
Younoussa Bamana est, né le 1er avril 1935, dans le sud de l'île. Issu d'une famille de propriétaires terriens de la paysannerie mahoraise, ce fils de cultivateur a été élevé parmi dix frères et soeurs. Si son parcours est néanmoins si hors du commun, c'est aussi parce qu'il a bénéficié d'un coup de pouce du destin. L'une de ses grand-mères, qui avait vécu à Madagascar, est venue le chercher, lorsqu'il avait une huitaine d'années, pour l'élever sur Petite-Terre.
A l'époque, Mayotte faisaient encore partie au même titre qu'Anjouan, Mohéli et Grande-Comore du Territoire des Comores et Dzaoudzi était la capitale administrative. La plupart des cadres locaux de l'administration provenaient de l'aristocratie locale (descendants directs des anciens sultans régnants, des charifs [les supposés descendants du prophète Mohamed]), de certaines familles créoles de Sainte-Marie ou de La Réunion ou bien encore de la petite bourgeoisie des quatre îles de l'archipel. Younoussa Bamana bénéficiera de l'école française et effectuera sa primaire à Dzaoudzi.
Plus tard, ces enfants de l'élite étaient envoyés si ce n'est à Zanzibar, à Madagascar, notamment au lycée Le Myre de Vilers ou au lycée Gallieni. Pour le petit Bamana, dont les facultés intellectuelles était dit-on hors normes et le sens critique déjà très développé, ce fut à Gallieni à Antananarive. Instituteur à Anjouan et à Mayotte, le plus jeune député des Comores, en 1957 alors âgé de 22 ans, apparaissait souvent aux regard des Mahorais comme le garant de « l'anti-indépendance » comme d'autres piliers tels que Zéna Mderé, Zakia Madi, Zaïna Meresse, Bweni Mtiti, Coco Madi, Marcel Henry ou Adrien Giraud. Si « le Vieux », était un homme apprécié, ses prises de positions pouvaient être également très controversées.
Celui qui reste le politicien qui a dit « je ne voulais pas de leur indépendance à la merde, à la con » n'a pas toujours fait l'unanimité chez tous les Mahorais, même si le respect pour la carrière de cet homme politique est unanime même chez ses plus grands adversaires.
BAMANA ET LES « SERREZ-LA-MAIN » Une partie d'entre eux sont ces Mahorais, qui mécontents de voir l'île prendre des positions départementalistes, avaient décidé de lutter politiquement contre cette idée aux élections législatives comoriennes de 1968. Un groupe a d'ailleurs présenté une liste dont le symbole fut une poignée de main, synonyme de l'unité des quatre îles de l'archipel.
Ce qui explique le sobriquet qui leur a été conféré par la suite de « Serrez-la-main ». Ces derniers appartenaient et partageaient pourtant les mêmes idéaux que l'Union pour la Défense des Intérêts de Mayotte (UDIM), un mouvement né au début des années 50 et dont l'objectif premier était surtout de lutter pour un mieux-être et un mieux-vivre des Mahorais.
Les « Serrez-la-main » en question seront expulsés de Mayotte vers Moroni, au moment de la proclamation de la départementalisation de Mayotte en 1975. Youssouf Moussa, homme politique mahorais partisan de l'unité des Comores et membre du Front démocratique (FD) n'était pas présent durant ces évènements. Il étudiait alors en France. Toutefois, il estime que « la situation de l'époque était claire. Il y avait deux camps. Les indépendantistes et le camp des sécessionnistes, Bamana se trouvant du côté du Mouvement Populaire Mahorais. Objectivement, il était dans le camp d'en face. Il était un des chef de file de ce camp et en partage les responsabilités. » Le premier député de Mayotte (1978 à 1981), il le connaissait personnellement. « C'était mon instituteur en 1960. Bien que politiquement, je ne partageais pas ses positions et que nous étions adversaires, nous avions un respect réciproque.
Malgré ce que disait l'homme politique, il est resté profondément comorien. Quand quelqu'un de ce calibre disparaît chacun essaie de se l'approprier. La mécanique a déjà commencé. Il va laisser un grand vide, même si n'étant plus élu, il a été contraint à la retraite. La grande image que les Mahorais de sa génération garderont de lui est celle où il s'est opposé au régime de Saïd Mohamed Cheick », déclare t-il.
SES DECEPTIONS POLITIQUES Younoussa Bamana aimait le pouvoir au point où ses déconvenues politiques pouvaient l'affecter beaucoup. Battu par Zaïnadini Idaroussi, en 1991, dans son canton de Kani-Kéli, il n'était pas homme à renoncer aisément à la direction des affaires de la cité. Son parti le MPM, lui trouve un siège. Il sera élu aussitôt la même année à Chiconi sur provocation d'élections partielles. L'autre grande blessure du politicien Bamana survient, en 2004, lorsqu'il échoue aux élections sénatoriales face à Adrien Giraud. Il avait refusé de faire campagne et pensait au vu de ce qu'il avait réalisé pour Mayotte, que les Mahorais lui se seraient redevables de ce poste de sénateur. Un autre épisode vécu difficilement pour lui...
La scission avec ses amis de Mayotte française était intervenue au terme de leur désaccord sur la manière de consulter la population sur le futur de Mayotte. Une partie des défenseurs historiques de la cause de Mayotte française ne lui auraient pardonné qu'il ait signé ces fameux accords sur le statut de collectivité départementale. Durant les négociations sur les accords du nouveau statut de Mayotte en 1999, ils lui auraient été reproché d'avoir signé un document qui ne proposait pas la départementalisation totale et où il aurait été abrogé la possibilité pour les habitants de l'île d'être consulté directement avant 2010. Cet épisode sera à l'origine de l'éclatement de la grande famille du MPM et de la création du Mouvement Départementaliste Mahorais (MDM).
Younoussa Bamana qui disait que la politique serait venue à lui maugréait souvent sur la jeune génération. Le patriarche qu'il était, retiré dans son domaine agricole d'Ourovéni, près de Combani, dans le centre de la Grande terre, avait toujours un mot pour la jeunesse mahoraise, parfois aigre comme lorsqu'il lui reprochait de ne pas vouloir suffisamment chercher à s'élever. Younoussa Bamana était un homme exigeant, plus encore avec les siens.
Ce père de famille polygame a eu trois épouses et vingt-trois enfants. « Avoir deux à trois femmes ne portait pas à conséquence [à l'époque]. Il est dit dans le Coran qu'il faut d'abord pouvoir pourvoir à leur vie quotidienne et les puis les aimer de la même façon. Là ça pose problème. Maintenant, les femmes ont beaucoup d'exigence nouvelle. Je vois mal un jeune qui gagne le SMIG ou le double entretenir deux femmes. Ce n'est pas vrai. Les femmes sont devenues plus exigeantes. C'est la vertu de l'exemple qui l'emporte. Ma voisine a un téléviseur pourquoi pas moi ? Ainsi de suite... Ce n'est plus le même contexte », précisait t-il.
UN MAHORAIS COMME LES AUTRES Le père de famille insistait sur l'éducation et s'est évertué à mener tous ses enfants sur la voie des études. Toujours simple dans sa manière de s'habiller, jamais excessif et m'as-tu vu lors de ses déplacements en France hexagonale, Younoussa Bamana n'a jamais donné l'impression aux Mahorais d'avoir été différent d'eux. Un homme, qui maniait le verbe de manière professorale voire parfois inquisitoriale, a déserté la place publique. L'histoire seule témoignera du poids historique qu'il aura joué pour la cause de sa vie et de son île. Elle seule dira si il a eu raison ou tort.
A Mayotte, on n'est pas près d'oublier la silhouette nonchalante du Mzé qu'on pouvait rencontrer à tout moment marchant dans une rue où se promenant dans son champs racontant à ceux qui l'écoutait toute sortes d'anecdotes extraordinaires sur les relations qui étaient les siennes avec les institutionnels français de passage à Mayotte auxquels ils savait toujours faire sentir son amour pour ce pays qu'il l'avait vu naître. Ils auront été des milliers à l'accompagner aujourd'hui à Kani-Bé pour aller le déposer dans sa terre avec la simplicité qui caractérise chez les musulmans le retour de chaque être simplement enveloppé dans un linceul blanc. Des milliers de prières l'accompagneront durant les quarante jours qui suivent sa disparition. Des femmes et des hommes trouveront chaque jour le temps de penser à lui en s'adressant à Dieu pour qu'il repose en paix. |
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